THEME (CAPES 2003)

   RETOUR

 

   Sur le pas de la porte, j'ai trouvé le vieux Salamano. Je l'ai fait entrer et il m'a appris que son chien était perdu, car il n'était pas à la fourrière. Les employés lui avaient dit que, peut-être, il avait été écrasé. Il avait demandé s'il n'était pas possible de le savoir dans les commissariats. On lui avait répondu qu'on ne gardait pas trace de ces choses-là, parce qu'elles arrivaient tous les jours. J'ai dit au vieux Salamano qu'il pourrait avoir un autre chien, mais il a eu raison de me faire remarquer qu'il était habitué à celui-là.

   J'étais accroupi sur mon lit et Salamano s'était assis sur une chaise devant la table. Il me faisait face et il avait ses deux mains sur les genoux. Il avait gardé son vieux feutre. Il mâchonnait des bouts de phrases sous sa moustache jaunie. Il m'ennuyait un peu, mais je n'avais rien à faire et je n'avais pas sommeil. Pour dire quelque chose, je l'ai interrogé sur son chien. Il m'a dit qu'il l'avait eu après la mort de sa femme. Il s'était marié assez tard. Dans sa jeunesse, il avait eu envie de faire du théâtre : au régiment il jouait les vaudevilles militaires. Mais finalement, il était entré dans les chemins de fer et il ne le regrettait pas, parce que maintenant il avait une petite retraite. Il n'avait pas été heureux avec sa femme, mais dans l'ensemble il s'était bien habitué à elle. Quand elle est morte, il s'était senti très seul. Alors, il avait demandé un chien à un camarade d'atelier et il avait eu celui-là très jeune. Il avait fallu le nourrir au biberon. Mais comme un chien vit moins qu'un homme, ils avaient fini par être vieux ensemble. « Il avait mauvais caractère, m'a dit Salamano. De temps en temps, on avait des prises de bec. Mais c'était un bon chien quand même. » J'ai dit qu'il était de belle race et Salamano a eu l'air content. « Et encore, a-t-il ajouté, vous ne l'avez pas connu avant sa maladie. C'était le poil qu'il avait de plus beau. » Tous les soirs et tous les matins, depuis que le chien avait eu cette maladie de peau, Salamano le passait à la pommade. Mais selon lui, sa vraie maladie, c'était la vieillesse, et la vieillesse ne se guérit pas.

Albert CAMUS, L'Étranger, 1942.

CORRECTION:

   I found old Salamano standing on the doorstep. I asked him in and he told me his dog was missing, for they didn't have it at the dog-pound. The people who worked there had told him it might have been run over. He had asked if it wasn't possible to find that out from the police stations. They had replied that no records were kept of such things because they happened every day. I told old Salamano that he'd be able to get another dog but, quite rightly, he pointed out to me that he had got used to that one.

   I was crouching on my bed and Salamano was sitting on a chair in front of the table. He was facing me with his hands resting on his knees. He had kept his old felt hat on. He was mumbling bits of sentences behind that yellow moustache of his. I found him rather boring, but I had nothing else to do and I didn't feel sleepy. I asked him about his dog, just for something to say. He told me he had got it just after his wife's death. He had married rather late in life. When he was young he had wanted to go into acting and when he was in the army he had played in military vaudeville. But in the end he had joined the railways and he didn't regret that because now he had got used to her. When she died he had felt very lonely. So he had asked a workmate for a dog and had got that one as a tiny pup. He had had to bottle-feed it. But, as a dog doesn't live as long as a man, they had ended up growing old together. "He had a nasty temper," Salamano told me. "Sometimes we would have a go at one another. But he was a good dog all the same." I said he was a handsome animal and Salamano looked pleased. "Yes, and you didn't know him before he got sick. His coat was his finest point." And ever since the dog had contracted that skin disease Salamano had rubbed cream into his sores every night and every morning. But according to him his real problem was old age, and there's no cure for old age.

Albert CAMUS, L'Étranger, 1942.