Critique par Thanh-Tam Le, violoniste Français

Critique par Thanh-Tam Le, violoniste Français

 

Ceux qui s'intéressent un tant soit peu aux musiques traditionnelles savent que l'Albanie présente un profil musical bien distinct et intéressant. Ce disque est une occasion rare d'entendre ce qu'en a retire une première génération d'artistes formes aux disciplines d'écriture classique, et ce, dans une interprétation particulièrement satisfaisante.

 

[…] Lorsque j'avais commandé le CD d'Ermira Zyrakja, […] moins de cinq enregistrements de musique classique albanaise étaient disponibles dans le commerce, musique légère comprise ; malheureusement, il est peu probable que des disques compacts puissent être publies en Albanie avant quelque temps. Ceci rend ce récital de piano d'autant plus important et précieux, à mon sens. L'Albanie s'enorgueillit d'une tradition musicale très riche. C'est un pays balkanique, mais également méditerranéen (Adriatique), dont le profil montagneux a favorisé le développement de cultures locales variées. Les chants polyphoniques sont particulièrement réputés, dans un style nettement distinct des chants de "klapa" croates, mais l'on y trouve aussi un large éventail d'instruments populaires et des schémas rythmiques qui rapprocheraient cette musique de conceptions plus orientales. La musique "classique" est apparue en Albanie à une époque relativement récente. En dehors d'une oeuvre, "Skenderbeg", composée en exil par Fan Noli (une sorte de Paderewski albanais, en plus controverse, peut-être), la première symphonie fut écrite en 1956 par Cesk Zadeja, qui avait étudié à Moscou avant de devenir une personnalité

de premier plan sur la scène musicale albanaise. D'autres noms importants sont ceux de Pjeter Goci, Aleksander Peci, ainsi que les trois autres compositeurs représentés sur ce disque : Kosma Lara […], Tonin Harapi et Feim Ibrahimi. […] Comme l'on peut s'y attendre, il ne s'agit pas de musique d'avant-garde. Ces compositeurs ont été formes à Moscou, mais il faut souligner le fait que l'influence russe est plus présente dans les techniques d'écriture que dans les moyens expressifs -- en particulier, ces pièces relativement brèves échappent aux côtés primaires du style officiel soviétique, à son optimisme et à sa grandiloquence obligés, et elles offrent nombre de moments d'une belle inspiration, loin des tentatives maladroites pour adapter de force les folklores orientaux à des modèles "occidentaux" préfabriqués. A la première écoute, je dois dire que c'est Grieg qui m'est plus souvent venu a l'esprit que Prokofiev, exception faite d'un passage de la Toccata de Zadeja. Les formes pianistiques utilisées sont familières depuis l'époque romantique, ballades, variations, miniatures. Des écoutes plus attentives en révèlent progressivement des caractéristiques plus spécifiques. Par exemple, les motifs en notes répétées sont moins réguliers et lisses que l'on ne l'attendrait d'une pièce de virtuosité habituelle, et ceci reflète les modes d'attaque particuliers utilises par les musiciens traditionnels albanais, que ce soit sur des instruments a cordes pincées ou sur des membranophones à lamelles frappées. Une autre caractéristique est l'usage généralisé de petits intervalles, qui ne génère aucune uniformité, et restitue le sentiment de ténacité, l'esprit épique et légendaire qui rend si captivantes certaines musiques du sud-est de l'Europe. Les lignes mélodiques sont parfois raréfiées, le remplissage harmonique utilise avec circonspection, mais l'impression d'austérité est évitée avec un naturel sans doute hérité des polyphonies vocales à la cohérence profonde. Les harmonies sont généralement consonantes, avec

des touches modales, sans verser dans le banal, le purement décoratif.

Plus surprenante, peut-être, est la légèreté, la délicatesse de certaines pièces. Les textures musicales mêlées, des interjections dosées avec soin contribuent à renouveler l'intérêt, créant une atmosphère non pas turbulente, mais vivante, l'impression générale étant celle d'une douceur raffinée. L'une des trois Ballades de Lara m'a rappelé les Danses Estoniennes de Tubin. Les Miniatures de Harapi, basées sur des chansons urbaines du nord de l'Albanie, sont également d'une poésie touchante ; la "Petite douleur" possède même une touche Française, pas si éloignée de Poulenc et de Satie, en réalité. Cela ne signifie aucunement que les oeuvres plus développées manquent de vigueur ou d'envergure expressive (la Ballade pastorale de Lara ou la Toccata d'Ibrahimi, peut-être celle qui évoque le plus nettement ses origines, en sont de remarquables exemples), mais je veux dire que s'il existe des "clichés" sur ce à quoi la musique albanaise pourrait ressembler, ils sont presque constamment absents de ce voyage de découverte souvent attachant.

Bien entendu, il ne s'agit pas de prétendre que chacune de ces pièces est un joyau méconnu, mais ce CD contient plus qu'assez pour inciter à des écoutes patientes, concentrées, et donner matière à reflexion. S'il ne plairait pas forcement aux fanatiques de Boulez, Cage et Carter, il devrait séduire immédiatement un "grand public", bien qu'il faille évidemment un certain temps avant d'en saisir toute la dimension.

Un mot au sujet de l'interprète. Plusieurs excellents musiciens albanais sont apparus ces dernières années, par exemple la cantatrice Inva Mula et les violonistes Klodiana Skenderi et Tedi Papavrami. Ermira Zyrakja possède une bonne maîtrise technique, ce qui ne surprendra pas dans un pays dont les jeunes instrumentistes doués semblent avoir été soumis a un enseignement intensif à la mode soviétique ; mais elle ne s'abandonne pas à des démonstrations virtuoses irréfléchies. En termes naïfs, elle

joue véritablement cette musique avec le même engagement que l'on attendrait dans le répertoire classique standard. Même si l'on pourrait rêver d'exécutions plus spectaculaires, qui seraient probablement déplacées ici, je lui suis reconnaissant d'avoir conserve une certaine sobriété, voire une réserve dans ses progressions dynamiques, alors qu'un certain nombre de jeunes "pyrotechniciens" tendent a confondre emphase brutale et puissance expressive... Le plus important est que la variété des attaques se trouve rendue avec vivacité et acuité, ce qui est essentiel des que la musique prétend évoquer des instruments populaires et des techniques vocales originales. Bien sur, il s'agit la avant tout d'une musique pour piano pleinement cohérente, et non d'une simple imitation d'effets exotiques.