L'Afrique et la naissance de l'écriture

 


par Ali Hamadache - avril 2005

Bien que berceau présumé de l'humanité, l'Afrique est qualifiée par certains observateurs de "continent sans écriture". C'est oublier que c'est là (peu après les cunéiformes en Mésopotamie)) que sont nées, en certaines de ses régions, des écritures réputées être parmi les plus anciennement inventées sur la terre. Ainsi, les hiéroglyphes d’Égypte, en évoluant vers des formes cursives plus simplifiées et moins figuratives (le hiératique et le démotique), ont inspiré, vers 1500 avant JC, l'alphabet protosinaïque (30 signes à allure hiéroglyphique). C'est ce dernier qui a conduit à l'alphabet phénicien, lequel a évolué vers l'écriture araméenne (source de l'hébreu et, via le nabatéen, de l'arabe) ainsi que vers l'écriture grecque (source, à travers l'étrusque et le latin, des alphabets modernes européens).

C'est là également que se développèrent dès l’Antiquité d’autres systèmes, alphabétiques ou syllabiques, comme les écritures libyco-berbères sur la bordure méditerranéenne dont les inscriptions remontent à plus de 2500 ans et l'écriture éthiopienne en Afrique de l’Est. Cette dernière, remontant au IVème siècle avant JC, issue de l'alphabet consonantique sud-arabique ancien et comportant 182 signes dérivés de 26 caractères de base, a servi à transcrire le guèze (langue du royaume de l'Aksoum, puis langue sacrée), le tigrinya, le tigré et l'amharique. Sans compter ladiffusion de l'écriture arabe, à partir du VIIème siècle, en Afrique du nord et dans les régions sahariennes, soudanaises et nigériennes islamisées.

Parce qu'elles sont moins familières et moins étudiées, les écritures libyques méritent une attention particulière (elles tirent leur appellation du mot "Libye", nom donné par les Grecs à la partie de l'Afrique allant de l'Atlantique au Nil). La plupart de ces langues demeurent encore indéchiffrables, leur pratique ayant disparu au Vème siècle.

 

 

Inscription bilingue libyco-punique.

Extrait de Chabot, Recueil des Inscriptions libyques, 1er fasc)

En haut texte punique, en bas texte libyque


Parmi elles, les plus connues sont les tifinagh (tafinaq au singulier), écritures des tribus touareg d'Algérie, du Mali, du Niger et du Burkina Faso. Outre le tafinaq ancien , avec un passé de plus de 2500 ans et le néo-tafinaq, écriture standardisée mise au point dans les années 60 par l'académie berbère, une dizaine d'alphabets encore utilisés ont été recensés.

Ecritures consonantiques de style géométrique, n'utilisant ni les cursives ni les voyelles, elles ont en commun 11 signes sur un total de 20 à 27, leur technique d'écriture variant en fonction des langues parlées (toutes intelligibles entre elles) et du type de support utilisé, soit éphémère (sable, notamment) soit durable (arbres, parois rocheuses ou supports mobiles tels les bijoux des orfèvres touareg).


Texte en tifinagh (presse rurale au Niger)


Enfin, au cours du XIXème siècle, une douzaine d'alphabets ont vu le jour en Afrique de l'ouest, empruntant leurs graphies (pictogrammes et idéogrammes) à des traditions millénaires. Toutes ces écritures (qui ne doivent rien aux alphabets arabe et latin) sont nées sous le signe du secret, suite à une révélation ou à un songe (à l'exception du n'ko, créé en 1945 pour transcrire le malinké). Il semble que l'invention de ces écritures ait correspondu à la satisfaction d'une aspiration identitaire profonde.


Extrait de Louis-Jean Calvet, Histoire de l'écriture, Paris, Plon, 1996

 

 

 

La plus ancienne, avec ses 212 caractères, est la graphie vaï, inventée par Momulu Duwalu Bukele, en 1833 au Libéria. Dans la même zone (Sierra Leone), a émergé l'écriture phonétique mende, avec ses 195 caractères, inventée en 1921, par un tailleur de pierres mandingue, Ksimi Kamala. A la même époque, au Libéria, Thomas Flo Lewis construit un système de 35 signes s'inspirant du syllabique vaï et, en 1930, Wido présente son alphabet loma de 185 signes alors que le chef Gbili, expose son écriture kpelle de 88 signes. En 1930 également, le syllabaire bambara masaba, avec ses 123 caractères, est créé au Mali, par Woyo Coulibaly. En 1945, c'est l'alphabet soni, avec ses 78 lettres, qui est inventé par le gambien Kaa Bully Nimaga et qu'il a adapté pour transcrire les langues soninké du Mali, de Mauritanie, du Sénégal et de Gambie. En 1949, Souleymane Kanté inventa un système d'écriture phonétique (27 lettres dont 7 voyelles) pour les "langues à tons".

Dans une seconde zone, allant du delta du Niger au Cameroun, en 1903, le roi Njoya inventa, suite à un rêve, un système d'écriture Bamoum de 446 symboles pictographiques et idéographiques,

système dont il a tiré un alphabet de 80 caractères et dont s'est inspirée la langue bagam (Bamileke) pour établir, en 1917, son propre syllabaire de 100 signes. En Afrique de l'est, en 1930, un alphabet somali de 22 consonnes et 5 voyelles brèves fut imaginé par Isman Yusuf, fils du sultan Yusuf Ali, remplacé aujourd'hui par l'arabe. D'autres systèmes de transcription cités pour mémoire : les alphabets bassa "vah" (30 caractères et 5 signes diacritiques, 1920) et Gola (30 caractères, 1930) en Sierra Leone et au Libéria ; les alphabets mandingue (25 caractères et 8 signes diacritiques, 1950), wolof (25 caractères et 7 signes diacritiques, 1960), guerze et fula (39 caractères, 1958) en Guinée, Sénégal et Mali ; le Gouro en Côte d'Ivoire ; les alphabets nsibidi des Ibo, yoruba (sacré) et ibibio-nefik (34 caractères, 1930) au Nigeria.

Mais, l'inventeur le plus connu (et aussi le plus médiatisé) est l'ivoirien Frédéric Bruly Bouabré, créateur, en 1956, de l'alphabet bété, fait de 449 pictogrammes et calligrammes, découvert et publié par Théodore Monod en 1958 et qui fut appelé le "Champollion africain".

 

Ce syllabaire lui a été inspiré par la vision, dans son village de Bekora, de cailloux multicolores et de formes singulières, auxquels il a associé des développements symboliques, récupérant aussi des symboles universels tel la svastika, la flèche, l'étoile et des signes paléolithiques ou des graffitis auxquels il attribue une signification nouvelle. En octobre 2003, son œuvre fut exposée au musée Champollion de Figeac (Lot).

 Article paru dans "liens", bulletin de l'association des anciens fonctionnaires de l'Unesco – N° 92 –avril-juin. 2005