L'APOCALYPSE
ou l'Ère des révélations!
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L'Argentine
République de casseroles |
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On descend en foule dans la rue avec chaudrons, marmites et casseroles vides, symboles de la faim. On frappe sur ces instruments jusqu'à les défoncer. Ce tapage est devenu depuis un mois la voix d'une Argentine qui en a assez de la Banque, de la Cour Suprême, des députés et sénateurs, des grandes entreprises, de la politique du Gouvernement, d'une situation désespérante.
Dans une mise en scène presque funèbre, le nouveau Président, flanqué de trois évêques et de quelques personnages de l'ONU, lance un appel au dialogue. Toutes les forces de la nation sont invitées à se réunir autour de la même table pour chercher la solution miracle à la crise qui secoue le pays. Crise qui empire de jour en jour. L'Argentine ne peut plus faire face à ses obligations. Des millions d'épargnants risquent de perdre les économies de toute une vie. Rien ne peut être retiré des banques, si ce n'est qu'à compte-gouttes et seulement à certaines périodes fixes de plus en plus espacées. Autour des banques, il n'est pas rare que les queues a'allongent sur quatre coins de rue et plus. Après avoir attendu pendant d'interminables heures sous un soleil de plomb pour toucher le montant mensuel d'une maigre pension, des personnes, souvent de grand âge, retournent bredouilles à la maison. Déjà fortement dévaluée, la monnaie nationale ne tient encore la route que par respiration artificielle. " Le pays est en faillite " déclare le Président. Il ne dit pas qu'il est l'un de ceux qui l'ont conduit à ce désastre. Tout le monde raconte qu'il est un des grands barons de la pègre du pays.
Les banques sont presque vides. Du moins c'est ce qu'elles disent. L'espoir de récupérer les sous qu'on y a déposés est de plus en plus mince. Les salaires ne sont payés qu'à moitié, après de longs retards, parfois avec des bons dont personne ne veut. Pas d'argent pour payer les taxes, le loyer, l'eau, le gaz, l'électricité, rembourser les emprunts. Tout est bloqué. Les petites et moyennes entreprises sont sur le bord de la banqueroute ou ont déjà fermé leurs portes. Plus rien ne fonctionne. Des grèves partout. 14 millions de chômeurs réels ou virtuels. 18 millions de personnes sous le seuil de la pauvreté. Par tout le pays, on coupe routes et ponts pour mendier un petit boulot pour se mettre quelque chose sous la dent.
On se casse la tête pour boucher les trous les plus criants, en attendant désespérément une bouée de sauvetage (une autre de plus!) du FMI.
L'exigence de vérité, comme base essentielle de tout dialogue véritable, est escamotée. Comme toujours. Personne ne parle de confisquer les biens des voleurs.
Pourtant, juste avant que n'éclate la crise, des milliards de dollars sont sortis du pays, transportés aux aéroports dans plus de 400 camions blindés. On sait qui a fait la passe et où se trouve l'argent volé.
Le désastre qui se vit ici est la démonstration claire et nette de l'échec total du modèle de société que le néo-libéralisme a cherché depuis des années à implanter dans le monde entier. En dehors de l'Europe de l'Ouest et de l'Amérique du Nord, l'Argentine, malgré ses nombreuses contradictions, compte quand même parmi l'un des pays les plus avancés de l'Occident; si elle se désintègre aussi facilement, comme on le voit chaque jour, on peut s'imaginer à quoi peuvent s'attendre tous ces autres pays de la planète qui ne lui arrivent pas à la cheville. Le sort de l'Argentine d'aujourd'hui est celui qui attend la grande majorité des pays du monde si la globalisation en cours se poursuit.
Où sont les forces nouvelles pour un changement en profondeur? Il y a 25 ans, une Dictature féroce les a écrasées, en même temps qu'elle mettait au monde ce système désastreux qui, aujourd'hui, s'effondre. Seules les braves " vieilles " de la Place de Mai, Mères et Grand-mères des 30,000 disparus de cette époque, ont eu l'audace de résister à l'ignoble entreprise. Leur lutte héroïque n'a pas été vaine. Aujourd';hui, c'est tout un peuple qui se réveille. Un peu tard.
Dans la capitale, beau temps mauvais temps, jeunes, femmes, enfants, familles entières font sonner leurs instruments de fer blanc en face de la maison du Gouvernement, devant le Congrès de la Nation, la résidence d'un juge, d'un maire, d'un député ou d'un entrepreneur corrompu. Des foules déambulent sous la pluie autour de la pyramide de Mai, monument à la Révolution, nombril du pays. Quelques délinquants en profitent pour faire de la casse. La police est là, avec les chiens. Échanges de coups. Bombes lacrymogènes. Blessés. Détenus. Signe encourageant : chez le peuple des casseroles, pas de bannières de partis politiques, mais un seul drapeau : celui du pays.
Et l'Église? Quelle bonne nouvelle annonce-t-elle dans tout ce tohu-bohu? Elle parle de dialogue, de paix, de réconciliation, de négociation. Elle favorise les échanges á haut niveau avec ce Président corrompu qui, sans doute cherchant á plaire aux évêques, ne craint pas de se présenter comme un fervent partisan de la Doctrine sociale de l'Église. Espérons que la diplomatie ne l'emportera pas tout á fait sur le prophétisme. Car dans les bouleversements actuels pointent les signes annonciateurs d'un pays qui pourrait renaitre sur de nouvelles bases. L'Église devrait le pressentir très fort et ne pas craindre de canaliser toute son énergie spirituelle pour favoriser l'éclosion de cette nouveauté.
Je demande à Délia de San Pedrito, manifestement satisfaite de la catéchèse à laquelle elle participe dans son quartier, - et qui est diffusée à peu près dans tout le pays - si dans cette catéchèse on parle de justice; elle me répond : Jamais! De Droits humains? Jamais! De l'expérience de Dieu? Pas tellement. De la culture? Jamais! De la colère des pauvres? Jamais! De la révolte du monde musulman? Jamais! Du réveil des peuples indigènes? Jamais! De la libération de la femme? Jamais! De l'écologie? Jamais! De la situation du pays? Jamais!
Pour ce séjour de cinq ou six mois à Tilcara, je me proposais d'écrire un tas de choses, proches de la vie des petites gens, dans l'espoir de les aider à continuer d'avancer sur les chemins de l'Évangile, mais je me rends compte que ce serait, une fois de plus, aller à contre-courant. A quoi bon tenter encore de susciter chez ces braves gens le désir d'un monde différent, quand ce serait probablement les mettre de nouveau dans la gueule du loup?
Il faudrait recommencer à zéro, sur une autre planète.
Sosita : j'étais un animal, maintenant je suis une personne. Pancha : j'étais une statue, maintenant je suis quelqu'un. D'après elles, j'y aurais été pour quelque chose. Ça devrait suffire.
Je vous écris de Villazon, en Bolivie, á la frontiére de l'Argentine, d'ou je m'attends á recevoir de l'argent du Canada à travers une banque de cette ville. En Argentine, c'est chose impossible; tout dollar qui entre dans une banque du pays est immédiatement mis au congélateur. Mes goussets sont à sec.
Malgré tout, je suis très heureux. Ma petite famille aussi.
Je vous embrasse,
ELOY
Tilcara, 28 janvier 2002
Message
d'un curé de Lima,
un ami, bénévole associé des Prêtre des Missions
Etrangères, travaille en Argentine.
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